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et autres poèmes

 

d' Antonio Moyano

 

 

 

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Château en bord de Meuse et autres poèmes

poèmes d’Antonio Moyano

79 pages, 2008, 11 €
ISBN 2-930330-27-9 (broché)


 

Un Moyano qui parle, un Moyano qui dessine, sont-ils frères ennemis ? Disons pour aller vite, de façon naïve brutale : l’un est réaliste, l'autre surréaliste. Ou mieux encore : l'un parle, l'autre se tait. C'est pourquoi le premier, obéissant presque à une loi intérieure, vérifie le monde à l’aune de l'autobiographie, seule et unique richesse du pauvre. Est-il simplet ? Sa vie est-elle banale et plate ? Antonio Moyano nous livre dans ce recueil à la fois lyrique et prosaïque, des moments de sa vie sous forme de poèmes. Il narre son quotidien, son travail, ses souvenirs d’enfance, la drague à Bruxelles et ailleurs. L’humour n’est jamais absent de ces tableaux hauts en couleur… On se coule dans ces textes aussi facilement que dans une prose narrative.

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'AUTEUR

Antonio Moyano

Antonio Moyano est né en 1958. Il est bibliothécaire, peintre et écrivain. Depuis 1995, il publie un livre chaque année. En 2001, les éditions Le Fram ont publié de lui un récit Je n’aime que rester

 

LIRE LES PREMIÈRES PAGES

Château en bord de Meuse


1
Yves tu es mon seul ami au château
À part nous aucun gosse ne passe la grille
À dix ans on joue sans cesse à la guéguerre
Viens te battre Qui de nous est le plus
Zorro ? Thierry La Fronde ? Ivanhoé ?
Nos duels à la vie à la mort
Sortent tout droit du petit écran noir et blanc
Chapeau melon & Bottes de cuir nous divisent :
Aucun de nous ne veut jouer Emma Peel


2
Couche-toi T’es mort !
Yves pourquoi c’est toujours toi qui gagnes ?
Qui est le patron et maître du château ?
Ton père d’accord

Et le mien coule du métal dans votre usine sous un heaume
Comme un chevalier du Moyen Âge égorgeant le dragon
Mais lui c’est contre les acides jaillissant de la coulée
Tandis que ma mère en tablier de percale
Astique les parquets fait la lessive et cetera...


3
Ta châtelaine de mère dit à la mienne
Les bagages sont-ils prêts ? Nous partons à la neige
Amarrons les skis sur le toit de la Mercedes
Yves mon chéri Qu’as-tu mis dans ta valise ?
Elle est si lourde…

(Ce n’est que moi plié en trois)
Chacun de tes départs me déchire — Notre guéguerre
C’est aussi faire semblant d’être frères
Je longe la Meuse des cailloux plein les poches
Éloigne-toi de la rive crie ma mère
J’ânonne mon syllabaire : la meule le château le fardeau


4
Et l’eau monte par voie souterraine du fond des caves
Par temps d’orages et de tempêtes l’effroi de ma mère
Sans bruit les flots avalent les marches
Et papa fou de joie avec une ficelle
Un nœud coulant saisit enfin la parabole
La pêche miraculeuse au lac de Tibériade
Dans la cave inondée flottent comme des canetons
Bourgognes et bordeaux grands crus millésimés
Papa se régale à gros glouglous aux frais de son patron
Après la décrue la cave sera jonchée de bris de verre


5
Le chien de garde du château est doué pour les langues
Sous la férule de maman il a très vite appris l’espagnol
À qui pourrait-elle parler sinon à Vicky le berger allemand
Sa seule compagnie pendant des heures et des heures
Elle crie Vicky ! Conejo ! Et il détale au fond du parc
Va-t-il ramener un lièvre ? Non tout au plus une taupe
Évanouie qu’elle achève du tranchant de la bêche
Malheur à qui s’approche de maman !
Si je tente de l’embrasser il grogne de tous ses crocs
Cet amour exclusif me rend jaloux
Si le chien avait une chienne tout irait mieux !


6
Bébé Yves a été mordu par un mâtin aigri
De là sa ragoûtante cicatrice
De la tempe au menton au côté droit de sa face
Mensonge et fausse promesse les
Yves Mon coco Ne t’en fais pas ça va disparaître...
C’est pas vrai et avec le soleil la peau hâlée
Les coutures deviennent blanchâtres par contraste
Et c’est moche à crever
Évitons son mauvais profil pour les photos
Yves brise sans merci les miroirs sa bête noire
Ton père tua sans tarder le molosse
Yves pourquoi es-tu triste de la fin du chien ?
Tu m’en parles souvent je ne te comprends pas
Tu étais un bébé innocent dormant dans son couffin…


7
L’hiver ton père klaxonne contre les chutes
De neige les roues qui patinent et l’épais brouillard
Une plaque de verglas et c’est la Meuse Bang !
Dites les garçons vous savez au moins nager ?
Il se doute que sa Mercedes ne vaut pas le Nautilus
On a récemment vu ce Jules Verne au cinéma
À l’automne il klaxonne encore derrière les tracteurs
Surchargés de betteraves sucrières
Ton père adore les armes à feu il tire par temps clair
Un œil fermé le bras tendu genou à terre
Sur des cibles fixées aux pommiers du verger
Yves crie : T’es un as papa ! En plein dans le mille !
Votre château était une garnison de la Wehrmacht
Pendant la seconde Guerre mondiale mon père en déterre
Des traces dans les décombres des dépendances
Il déblaye à la pelle des brouettes de gravats


8
Atchoum ! Il fait glacial mon nez expulse deux chandelles
Papa, regarde le dégueulasse !
Quelle honte ! Je n’ai rien pour essuyer ma morve
Flegmatique et princier ton père me tend son blanc
Mouchoir raide comme un bristol
Dis à ta mère de bien le laver avec de l’amidon...


9
La dimension du château prend des allures de cargo
Voguant sans fin sur un océan de corridors Et nous
Petits garçons on finit par se sentir seuls au monde
On se délecte à se cacher dans le noir en grand mystère
Si le verger nous offre la grenaille des cerises
Quel fruit nous donne l’obscurité ?
Le plaisir de nous déshabiller sous l’éclair des allumettes
Elles brûlent et s’éteignent sans noircir notre innocence
Jamais on ne se touche la flamme seule avive nos yeux
J’affirme que les bébés sont un don des cigognes
Yves lui hésite entre le chou et la rose…
Et pourtant nos yeux dévorent les filles de Playboy et de Lui
Tu as chipé ces revues à ton grand frère
Moi aussi j’apporte mon tribut au jeu des allumettes :
Un baby doll et un soutif de ma grande sœur

 

 

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